Transformer un Raspberry Pi en console rétro : RetroPie, Recalbox, Batocera (et comment le sécuriser)


Vous avez un Raspberry Pi qui dort dans un tiroir, et l’envie soudaine de rejouer aux jeux de votre enfance sur la télé du salon. Bonne nouvelle : c’est un des projets les plus gratifiants qu’on puisse monter en une soirée. Mauvaise nouvelle : entre RetroPie, Recalbox, Batocera et les autres, on se noie vite dans les comparatifs YouTube qui disent tous la même chose. Et personne ne parle jamais du vrai sujet qui fâche : une fois la console montée, comment éviter qu’elle ne devienne le maillon faible de votre réseau ?

On va donc faire le tour complet : quelle distribution choisir selon votre profil, quel matériel prévoir, comment installer, et surtout comment verrouiller la bête — physiquement et logiciellement. Parce qu’une console rétro branchée en permanence sur votre LAN, c’est un petit ordinateur Linux comme un autre, avec les mêmes responsabilités.

Le matériel : ne lésinez pas sur l’alimentation

Avant même de parler logiciel, parlons de ce qui fait planter 90 % des installations : le matériel approximatif.

  • La carte : un Raspberry Pi 4 (4 Go) suffit largement pour tout ce qui va de la NES à la PlayStation 1, en passant par la N64, la Dreamcast et la PSP. Pour viser la GameCube et la Wii, un Pi 5 avec au moins 4 Go devient nécessaire — sa puce (Cortex-A76 + VideoCore VII) rend pour la première fois ces systèmes lourds réellement jouables sur Pi.
  • L’alimentation : c’est LE point critique. Sur Pi 5, il faut l’alim officielle 27 W (5V/5A). Une alim bon marché provoque des throttlings (bridage CPU) sous charge d’émulation, et donc des micro-saccades inexplicables. Ne cherchez pas l’économie ici.
  • Le stockage : une microSD Class 10 / A2 de 32 Go minimum, ou mieux, un SSD NVMe via HAT M.2 pour des temps de chargement plus courts et une fiabilité bien supérieure. Une carte bas de gamme, c’est la garantie de corruptions silencieuses et de démarrages aléatoires.
  • Le refroidissement : un boîtier avec ventilateur actif (le Pi 5 Active Cooler officiel fait le job) est indispensable dès qu’on tape dans la N64, la PSP ou plus lourd.
  • La manette : la 8BitDo Ultimate 2C est reconnue en plug-and-play sous les trois distributions, en USB, 2.4G sans fil et Bluetooth. Un contrôleur Xbox en USB marche aussi sans pilote.

⚠️ Le piège de l’alim sous-dimensionnée. Symptôme : un petit éclair jaune en haut à droite de l’écran, des reboots aléatoires en plein jeu, ou des saccades qui n’ont aucun sens vu la puissance de la carte. Cause : sous-tension (under-voltage). La parade : l’alim officielle, et un câble USB-C de qualité (les câbles « charge uniquement » trop fins font chuter la tension). Vérifiez avec vcgencmd get_throttled — une valeur différente de 0x0 confirme le problème.

Quelle distribution choisir ? Le comparatif sans langue de bois

Toutes reposent sur RetroArch et ses cœurs d’émulation (SNES9x, Genesis Plus GX, Nestopia…), avec EmulationStation comme façade. La performance d’un jeu donné dépend donc surtout du cœur et de votre matériel, pas de la distribution. Ce qui les sépare, c’est la philosophie.

Recalbox — le choix débutant

Solution française, réputée pour son approche « plug-and-play ». On flashe l’image, on démarre, on copie les jeux : terminé. Pas de terminal, pas de configuration. La version 10 (février 2026) supporte officiellement le Pi 5 et apporte pour la première fois l’émulation GameCube et Wii. Interface soignée, Kodi préinstallé pour le multimédia, partage réseau automatique. Son architecture repose sur une partition système en lecture seule plus une petite partition de config inscriptible : vos fichiers système ne peuvent pas être corrompus par une modif accidentelle, ce qui offre une récupération propre en cas de pépin sur la carte SD.

Pour qui : un premier projet, une console pour les enfants, ou quiconque veut jouer sans bidouiller.

Batocera — la compatibilité maximale

Cousine de Recalbox (le projet est né d’un ancien développeur de Recalbox), mais orientée performance et polyvalence. C’est la distribution la plus légère : système minimal en lecture seule, qui démarre droit dans la façade et alloue le maximum de ressources à l’émulateur. Elle supporte plus de 200 systèmes, est mise à jour mensuellement (v42 au moment où j’écris), et sa logique « image copiée sur clé/SSD/SD » la rend parfaite pour recycler un mini-PC en plus d’un Pi.

Pour qui : ceux qui veulent jouer au plus grand nombre de systèmes possible, ou recycler une vieille machine.

RetroPie — le terrain de jeu des bidouilleurs

Le vétéran. Flexibilité maximale, immense communauté, wiki fourni, scraper excellent. Le revers : pas d’image officielle pour le Pi 5. Il faut passer par le script d’installation par-dessus Raspberry Pi OS, ce qui implique de compiler les cœurs — comptez plusieurs heures sur le modèle 8 Go. L’installation et la config peuvent intimider un débutant.

Pour qui : les projets « bartop », les bornes d’arcade DIY, ceux qui veulent choisir chaque brique et que Linux n’effraie pas.

Et Lakka, dans tout ça ?

Mention spéciale pour Lakka : c’est l’interface RetroArch pure, à la façon d’une PlayStation Classic. Démarrage ultra-propre sans même configurer la manette, idéal si vous voulez juste jouer. Le bémol : on ne peut quasiment rien faire qui ne soit pas inclus par défaut (pas de Kodi, pas de gestionnaire web), et l’activité du projet semble en sommeil depuis un moment. À réserver à un usage minimaliste assumé.

💡 En résumé : Recalbox si vous débutez, Batocera pour la polyvalence et les machines récentes, RetroPie si vous aimez tout contrôler, Lakka pour le minimalisme. Pour un premier Pi de salon, partez sur Recalbox sans hésiter — vous gagnerez des heures.

Les jeux : vous devez les posséder légalement

Soyons clairs, parce que c’est important. Aucune de ces distributions ne contient de jeux : vous devez fournir vos propres ROMs. Et la règle est simple : copier vos propres cartouches ou disques originaux est légalement acceptable dans la plupart des pays ; télécharger des ROMs sur Internet est une violation du droit d’auteur dans la majorité des juridictions, même si vous possédez le jeu original.

La voie propre passe donc par le dumping de vos propres supports (cartouches, CD), pour lequel il existe du matériel dédié. Pour les BIOS que réclament certains émulateurs (PlayStation, Dreamcast…), même principe : ils doivent être extraits de vos propres consoles. Sur Recalbox et Batocera, ils se déposent dans le dossier share/bios/ du partage réseau.

Ce blog ne vous aidera pas à contourner ça, et je vous invite à respecter cette règle — c’est aussi ce qui fait vivre la préservation légitime du jeu vidéo.

Installer, en pratique

Le processus est quasi identique pour Recalbox et Batocera :

  1. Téléchargez l’image officielle (Recalbox sur recalbox.com, Batocera sur batocera.org/download → section « Raspberry Pi 5 B »). Vérifiez toujours la somme de contrôle proposée sur le site.
  2. Flashez-la sur la carte avec Raspberry Pi Imager ou balenaEtcher.
  3. Insérez, démarrez. Un assistant détecte la manette au premier boot.
  4. Copiez vos ROMs via le partage réseau (sous Windows, tapez \\RECALBOX dans l’explorateur), chaque système ayant son sous-dossier dans roms/.
  5. Rafraîchissez la liste des jeux (Start → Update Game List) et lancez le scraper (compte gratuit sur ScreenScraper.fr conseillé) pour récupérer jaquettes et descriptions.

💡 Astuce scraping : scrapez par petites sessions et verrouillez une source cohérente (même région, mêmes noms). Si vous alternez USA / EU / JP au hasard, votre interface devient un patchwork illisible.

Pour le rendu « vieille télé », les shaders CRT de RetroArch font des merveilles : crt-pi est spécifiquement optimisé pour le Raspberry Pi.

Sécuriser le Raspberry Pi : la partie qu’on oublie toujours

Voilà le cœur du sujet, celui que les tutos zappent. Votre console rétro est un ordinateur Linux branché en permanence sur votre réseau. Si elle est compromise, c’est une porte d’entrée vers tout le reste — votre NAS, vos autres services. On la traite donc avec le même sérieux que n’importe quelle machine du homelab.

Sécurité physique

  • Le boîtier : au-delà du refroidissement, un boîtier fermé protège la carte de la poussière, des liquides (console de salon = chips et sodas) et des manipulations. Si c’est pour les enfants, c’est non négociable.
  • La carte SD : c’est le talon d’Achille. Elle s’use, se corrompt, et peut être retirée par quiconque a un accès physique. Faites une image de sauvegarde de votre carte une fois la config terminée (dd sous Linux, ou Win32DiskImager), pour pouvoir tout restaurer en cinq minutes après une corruption. Mieux : basculez sur SSD, bien plus endurant.
  • Le placement : ne laissez pas le Pi accessible avec ses ports USB et son slot SD à portée de n’importe qui si l’appareil est dans un lieu partagé.

Sécurité logicielle

C’est là que se joue l’essentiel. Quelques réflexes qui changent tout :

  • Changez les mots de passe par défaut. Recalbox expose un accès root via SSH avec des identifiants par défaut publics (root / recalboxroot). Tant que vous ne les changez pas, n’importe qui sur votre réseau peut prendre le contrôle total de la machine. C’est la première chose à faire, avant même de copier un seul jeu.
  • Désactivez SSH si vous ne l’utilisez pas. Sur une console de salon pilotée à la manette, l’accès SSH ne sert qu’à l’installation. Une fois la config faite, coupez-le depuis les options réseau de la distribution. Moins de surface d’attaque.
  • Ne l’exposez JAMAIS sur Internet. Une console rétro n’a strictement aucune raison d’être accessible depuis l’extérieur. Pas de redirection de port (port forwarding) sur votre box vers le Pi. Si vous voulez y accéder à distance, passez par un VPN (WireGuard), jamais par une ouverture directe.
  • Isolez-la sur le réseau. C’est le réflexe homelab par excellence : placez la console sur un VLAN dédié ou un réseau invité, sans accès à vos machines sensibles. Si elle se fait compromettre, elle ne contamine rien. Si votre routeur ne gère pas les VLAN, au minimum tenez-la à l’écart de vos services critiques.
  • Filtrez ses sorties. Une console rétro qui « appelle dehors » vers des destinations bizarres, c’est suspect. Chez moi, Pi-hole sert de garde-fou : il bloque les requêtes DNS douteuses au niveau du réseau, ce qui s’applique aussi à la console. Pour aller plus loin, on peut restreindre ses accès sortants au strict nécessaire (scraper, mises à jour) au niveau du pare-feu.
  • Tenez-la à jour. Recalbox et Batocera proposent leurs mises à jour directement dans le menu. Une console qu’on n’allume que deux fois par an et qu’on ne met jamais à jour accumule les failles. Profitez d’une session de jeu pour vérifier.

⚠️ Le piège du « ce n’est qu’une console de jeu ». On se dit qu’une machine qui ne fait que de l’émulation n’intéresse personne. Faux : un appareil mal sécurisé sur votre LAN est exploité non pas pour ce qu’il fait, mais pour le pied dans la porte qu’il offre vers le reste de votre réseau. Une fois dedans, l’attaquant scanne, rebondit, et vise votre NAS. Le maillon faible, c’est toujours celui qu’on néglige.

Conclusion

Monter une console rétro sur Raspberry Pi, c’est un projet du week-end qui procure un vrai plaisir : choisir sa distribution, flasher l’image, brancher une manette, et revoir surgir les jaquettes de son enfance. Recalbox pour débuter, Batocera pour la polyvalence, RetroPie pour les bidouilleurs — il y en a pour tous les profils. Le seul vrai effort, finalement, c’est de fournir ses jeux légalement et de traiter cette console comme la petite machine Linux qu’elle est : mot de passe changé, SSH coupé après installation, jamais exposée sur Internet, et isolée du reste du réseau.

Faites ça, et vous aurez le meilleur des deux mondes : la nostalgie sans la gueule de bois sécuritaire.

Pour aller plus loin

  • Comprendre l’isolation réseau : les principes de cloisonnement évoqués ici (VLAN, réseaux dédiés) sont au cœur de mon article Comprendre Docker de A à Z — la logique de cloisonner les services s’applique aussi bien aux conteneurs qu’à une console rétro.
  • Pi-hole comme garde-fou réseau : si vous ne l’avez pas encore, c’est l’outil qui filtre les requêtes DNS de tous vos appareils, console comprise.
  • Le dumping légal de vos cartouches : explorez le matériel dédié (Retrode et équivalents) pour extraire proprement vos propres jeux.
  • Aller vers la borne d’arcade : une fois RetroPie maîtrisé, un projet bartop avec écran et joysticks est la suite logique et terriblement satisfaisante.